Dieu ne se laisse pas enfermer dans une religion

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1Co 3, 9c-11.16-17; Ps 45; Jn 2, 13-22

Chers amis, mettrez-vous « des bœufs, des brebis et des pigeons » dans votre église ou chapelle ? Elle ne s’y prête pas, n’est-ce pas ? Eh bien le Temple de Jérusalem non plus ! Pour deux raisons, dont l’une est liée simplement à nos traductions. L’autre, c’est justement ce que Jésus va dire dans notre texte d’aujourd’hui. Mais éliminons d’abord l’erreur due à nos traductions.

À Jérusalem, sur le mont du Temple, il y a ce que notre texte appelle « le temple », c’est-à-dire une esplanade entourée de péristyles comportant plusieurs escaliers pour y accéder ; et sur cette esplanade, sur un côté, un espace plus sacré réservé aux Juifs, délimité par un mur ; et sur cette hauteur, finalement, un bâtiment et des autels : ce que j’ai appelé « le sanctuaire » en révisant ma traduction.

Les stands des marchands d’animaux et des changeurs sont donc bien sur l’esplanade publique, sous les péristyles sans doute. Tout le monde y a accès, on y change son argent romain ou grec portant des images en monnaie du Temple, puis avec celle-ci on va acheter des animaux purs, susceptibles d’être sacrifiés ; à la suite de quoi les Juifs apportent ces victimes aux prêtres à proximité du sanctuaire, où le sacrifice prévu par la Torah pourra avoir lieu.

C’est cet ensemble qui est « le Temple » où Jésus va commettre sa démonstration scandaleuse. Mais c’est avec le seul sanctuaire, auquel il n’a pas accès car il n’est pas prêtre, qu’il se comparera de manière tout aussi scandaleuse. Et dans ce sanctuaire, nul animal ni agence de change non plus, bien sûr !

En fait, même sans nos traductions françaises défaillantes, il y a plein de mauvaises compréhensions sur le Temple de Jérusalem, et ce sont précisément ces mauvaises compréhensions que Jésus va contester si fortement. Il y en a essentiellement trois mais pour ne pas être long, je n’évoquerai qu’une.

 « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » Le Temple est-il donc la maison de Dieu, « le lieu que [Dieu a] choisi pour y faire résider [son] Nom » (Néh. 1, 9) ? Ou bien une maison destinée au commerce sacré ? En quoi consiste donc ce que ma traduction appelle un « trafic » ? Le mot est très commun en grec, mais ne se rencontre que là dans le Nouveau Testament ; de quoi s’agit-il donc ? De commerce, certes, puisque c’est le vrai sens du mot. Qui achète ? Le croyant, bien sûr. Ce ne sont pas des objets touristiques ! Le croyant vient dans les cas prévus par la Torah, la Loi de Moïse, pour « offrir » à Dieu ce qui est prescrit.

Vu de dehors, on pourrait dire qu’il n’offre pas, mais qu’il achète le pardon de Dieu, qu’il paie ainsi les bonnes grâces du Dieu qui a été offensé d’une manière ou d’une autre, serait-ce par une impureté sans rapport avec une quelconque morale.

Avoir le sentiment profond de la présence de Dieu à cet endroit, et à partir de là au cœur du monde, peut parfaitement conduire à cet autre sentiment profond qu’on n’est pas digne de cette présence, et qu’elle nous fait donc courir un grand et vrai danger. Rappelez-vous Pierre dans la barque avec Jésus, après la pêche miraculeuse : « Seigneur, éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur. » (Lc 5, 8) Ce fut aussi la réaction des Hébreux au pied du Sinaï juste après les Dix Commandements que je vous ai rappelés tout à l’heure : « Que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. » (Ex 20,19) Et puisque Dieu demeure ici, ou pour le dire de manière plus intérieure : puisque Dieu nous voit, eh bien il nous faut racheter notre dette, au fur et à mesure, et même de manière plus solennelle et plus complète une fois l’an, que ce soit à Kippour ou au Carême… La religion mosaïque a donc constitué tout un « tarif » en fonction soit des péchés commis soit des impuretés subies. Le commerce dans la cour du Temple n’en est que la conséquence obligée.

Ce que Jésus condamne de fait, puisqu’il l’interrompt, puisqu’il le rend impossible, c’est donc bien une religion sacrificielle, une religion des œuvres. Sans changeurs et sans marchands d’animaux indiqués comme purs, plus de sacrifices, plus de culte, plus de Temple, plus de judaïsme ! Mais la piété catholique courante n’est pourtant pas non plus exempte d’une telle religiosité. Que de prières de repentance dont on croit plus ou moins que, si elles sont faites sincèrement, elles nous obtiendront le pardon de Dieu sur nos médiocrités et nos fautes… Que de « sacrifices » au sens courant du mot, pour faire coller notre existence avec la morale puritaine dont en pense qu’elle correspond à ce que Dieu demande…

Bref, on n’achète plus ni bétail ni indulgences, mais cette « maison de trafic » n’est pas éradiquée de nos cœurs ni même de nos têtes ! On croit toujours pouvoir se racheter devant Dieu, puisque nous sommes devant lui que nous le voulions ou non. Or notre texte est bien clair : Jésus ne veut pas de ça. Il considère que c’est là une fausse religion. Ce faisant, il n’est pas si original que ça ; David déjà l’avait confessé : « Tu ne prends pas plaisir au sacrifice, autrement, j’en donnerais ; tu n’agrées pas d’holocauste. » (Ps. 51,18)

Ne soyons donc pas comme David qui voulait lui construire une maison, car il ne se laisse pas enfermer, pas même dans une religion. C’est lui qui construisit la maison de David (2 Sa 7,1-17). C’est lui qui construit notre maison, c’est lui qui, en Christ, a fait de nous ses enfants. C’est lui qui fait de nous, toujours indignes, des vivants d’éternité. Il ne nous reste plus qu’à abandonner nos fausses images et notre religiosité misérable qui prend Dieu pour ce qu’il n’est pas et qui néglige de le prendre pour ce qu’il est. Nous ne pouvons recevoir la vie qu’à travers la mort et la résurrection de Jésus, en « collant » à lui, en nous nourrissant de son corps, de sa présence, de sa grâce. C’est lui qui le fera.

Abbé Adje Gervais M. AKAKPO, Formateur au Séminaire Propédeutique Saint Paul de Notsé

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